Anne Itzykson, sculpteur contemporain basé entre Paris et Pietrasanta. Son travail explore les liens humains à travers des sculptures en bronze, marbre, terre cuite, fer et verre soufflé, avec une approche expérimentale de la matière inspirée par son père, le physicien Claude Itzykson.

Vers une nouvelle gravité

par Caroline Canault, critique d'art

Animées d'une fascinante sensibilité, faites de gaieté et de tendresse, ses figures poétiques s'inscrivent dans l'intimité et font du corps un espace de recherche. Toujours en quête de mouvement et d'expressivité, les sculptures surgissent avec panache pour se propulser vers une nouvelle dimension sociale.

Tout est permis pour célébrer la joie, la félicité de l'enfance et de la féminité. Absorbés dans la contemplation de cette sincère plénitude, nous découvrons une palette complexe d'émotions. Car au-delà de l'instant figé, chaque sculpture accède à une présence, une âme qui dévoile les indices d'un caractère. Anne nous immisce dans une quatrième dimension où les sculptures résonnent, nous parlent. Nous discernons le Fou rire de quatre femmes assises sur un banc et devinons les mots que le Petit Malin ne veut pas entendre en se bouchant les oreilles en riant. Autant de situations vivantes, subtilement vibrantes, qui donnent aux figures l'impression d'exister et même de s'exprimer.

Dans un autre langage, l'artiste décline des paires de jambes et de pieds de nouveau-nés, une thématique désormais récurrente, à la recherche d'expressions sans visage. L'étendue de son geste prolifique rassemble une multitude de sculptures de toutes tailles : des miniatures, des pièces à plus grande échelle pouvant atteindre le monumental. Un véritable répertoire de formes où l'ordonnancement des gestes fait sens dans un espace de dialogue inattendu. Agencés ensemble, les jeux de jambes semblent se chahuter, se répondre, s'inspirer.

En recherche constante d'un moyen de renouveau, l'artiste se consacre plus récemment à des sujets de société. Elle expose en ce sens des pièces en bronze représentant l'engrenage de la vie. Un homme part pressé au travail à vive allure, son enfant dans la poussette. Entraîné dans une course effrénée, il écrase le fil de la vie qui se noue, porté en équilibre par une roue gigantesque en résine colorée. C'est le rouage d'une horloge, l'engrenage du temps qui défile. Anne inclut toujours le mouvement dans ses sculptures, mais avec cette série la trajectoire des corps s'amplifie.

Dans le même esprit, La Toile évoque l'ouverture de l'information et l'attirance magnétique des plus jeunes vers les écrans. Des enfants sont hypnotisés par une toile d'araignée dont l'épicentre est symbolisé par une arobase.

Ces nouveaux paysages narratifs offrent un regard sur une situation contemporaine, avec un léger décalage entre les attitudes qui se déploient et ce qu'elles nous racontent. Elles ont toutes une histoire, et chacune renferme quelque chose : une anecdote, une expression inédite, un secret que l'on décrypte aux confins de l'intime. Ce glissement entre forme et sens invite à l'interprétation du spectateur et vise son sourire. Les figures, toujours délicates, nous plongent dans un univers où l'équilibre physique devient polysémique.

De l'œuvre académique à la création moins normative, l'artiste ne délaisse pas son procédé technique parfaitement maîtrisé, ni sa matière de prédilection : la terre.

« La terre est un outil de création pure, tellement proche de la chair humaine. » — Anne Itzykson

Anne travaille des matières multiples : le bronze, le marbre et, dernièrement, la résine plexiglas teintée dans la masse, pour évoluer vers la couleur et la transparence. Elle fait également dialoguer les matières en combinant le bronze avec le verre soufflé par les grands maîtres verriers de Murano.

La série Youpi met en scène une petite fille en bronze bondissant sur un gros ballon de gymnastique en verre soufflé. Entre force et fragilité, sous une tension atypique, les deux matières s'imbriquent avec une improbable ingéniosité, comme les deux faces d'une même réalité. Ces sculptures se déploient comme autant de formes vives, selon une visibilité paradoxale, une véritable énigme de la création.

C'est dans cette nouvelle gravité de la composition, dans l'écart des matières et des répertoires, taillé par la pertinence et l'originalité d'un vocabulaire plastique, que se situe l'essence de l'œuvre d'Anne Itzykson.

L'Artiste

par André Soler

L'artiste n'a pas besoin de biographie !

L'artiste est elle-même biographe, en tant qu'elle écrit la vie.

Elle « empreinte » dans la matière ce qu'à la vie elle emprunte : dans la texture de son matériau, elle engramme, écrit, enregistre… le texte qu'elle lui prélève.

Elle grave des instants de vie pour les immortaliser : l'artiste jette des étincelles d'éternité dans la matière pour nous les rendre vivantes et actuelles.

L'artiste transmue la nature en culture.

L'artiste est un passeur ! Un passeur qui nous montre ce que nos yeux « civilisés » ne saisissent pas.

L'artiste fait de l'instantané définitif, du « ah ! » un « à jamais ». Elle est gourmande d'éphémère : un sourire, une attitude, le doux-rond d'une jambe, quelques volutes capillaires… fugaces… qu'elle fixe et les voilà pour toujours re-présentées.

Un « rien » pour nous devient « tout » pour elle.

L'artiste a cette vertu capitale qui manque si cruellement à nos vies d'humains modernes rationnels : la sensibilité… Elle y trempe ses instruments… pour nous révéler le Beau de la vie. Même ceux qui se laissent glisser sur les versants mauvais ne parviennent à les sublimer ; ce qui n'est définitivement pas le fait d'Anne Itzykson.

Anne Itzykson n'échappe pas à ces évidences. Elle en fait sa pâte. « Le style, c'est la femme » !

Anne Itzykson est une femme de style !

Elle revêt la féminité d'habillages chaque fois différents, où elle se révèle avec grâce.

Elle chante plus volontiers la femme, peut-être parce que la femme manifeste plus aisément son humanité…

Laissez-vous surprendre par la délicate présence d'une de ses sculptures : ne la sentez-vous pas d'une force de vie propre ? Et propre à affermir la vôtre ? N'avez-vous pas envie d'être plus audacieux que Hugo pour vous exclamer : « objets prétendument inanimés, vous avez donc une âme » ?

C'est qu'il y a de la force en cette femme, de la densité, de la sensibilité, de la sensualité, du goût esthétique… Elle est toute tension vers la perfection !

Souhaitons que jamais elle n'atteigne cette perfection si convoitée… pour qu'elle continue à nous réjouir.